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La France, notre terre d’avenir

Vues politiques
par Mehdi OURAOUI
Mehdi Ouraoui, 24 ans, normalien, est également diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris et juriste de droit public. Il préside la Conférence Périclès, cercle de promotion de la diversité sociale dans les grandes écoles et les universités (www.conference-pericles.org).
 
Amis, entendez-vous nos voix ?
Davantage que les enfants de l’immigration, nous sommes les fils et les filles de la République. Vingt ans après la Marche des beurs, nous revendiquons plus que jamais l’égalité républicaine et la fraternité avec nos concitoyens. Nous assumons le patrimoine culturel de nos parents, sans renoncer à notre statut de citoyens à part entière, réclamant moins le droit à la différence que le droit à l’indifférence.

Les Français « visibles », dont le patronyme ou la couleur de peau indiquent une ascendance étrangère, sont las. Pourquoi rappelle-t-on immanquablement l’origine de Zidane, et pas celle de Deschamps ? Pourquoi interroge-t-on toujours, sans nécessairement penser à mal, un Noir sur ses origines, comme s’il n’était jamais complètement français ? Pourquoi parle-t-on encore d’intégration à propos d’enfants français, souvent nés de parents français nés eux-mêmes en France ? Qui peut oublier que nos grands-parents partageaient largement avec les Français de la métropole, dès avant la décolonisation, les valeurs de la francophonie et des Lumières ?

Le démon des origines hante la République. Des communautés sont créées ex nihilo par la stigmatisation des individus en raison de leurs origines ou de leur confession. Un progrès considérable aura été réalisé lorsque chaque Français issu de l’immigration pourra parler à la première personne du singulier, sans être inéluctablement ramené au groupe, au quartier, à l’ethnie. Lorsque chaque individu sera comptable de ses actes, et non plus coupable pour ses racines, nous aurons avancé sur la voie de l’émancipation républicaine.

Certes, d’insupportables inégalités persistent. Vivre ensemble est parfois difficile et des dérapages surviennent, qu’ils soient anodins comme les incidents du match France-Algérie, ou dramatiques comme le résultat de la présidentielle de 2002 ou les émeutes récentes. Cependant, chacun doit comprendre que nous vivons ici, et que nous y resterons. Ce pays nous aime, et nous l’aimons en retour, conscients des sacrifices de nos aînés pour nous y assurer une vie digne. Pour ces mêmes raisons, l’honnêteté commande de dire aux jeunes issus de l’immigration, même aux mal-aimés de la République, que le retour idéalisé dans le pays de nos grands-parents est un mythe. Nous ne sommes pas les indigènes d’une France injustement accusée de néo-colonialisme : les thuriféraires de la fracture coloniale nuisent aux jeunes des milieux populaires en « racialisant » la question sociale. En contribuant au développement d’un malaise ethnique, ils parasitent le nécessaire traitement historique du passé colonial de la France, sans pour autant accroître d’une quelconque manière nos droits socio-économiques de pseudo-« néo-colonisés ».

A l’évidence heureusement, la guerre des civilisations n’aura pas lieu. Au lieu de les perdre en affrontements stériles, nous devons unir nos énergies pour forger un creuset commun mieux à l’image de la France d’aujourd’hui. A ce titre, le service civil dont la création a été annoncée pour 2006 ne doit pas être un rendez-vous manqué pour la citoyenneté. Progressivement rendu obligatoire pour l’ensemble de chaque classe d’âge, il pourrait permettre aux jeunes Français de tous horizons et de toutes origines de se retrouver pour réaliser des projets sociaux, civiques, et humanitaires.

Mixités urbaine et scolaire, lutte déterminée contre les discriminations, diversification de l’accès aux grandes écoles et aux responsabilités publiques et entrepreneuriales : tels sont nos grands chantiers si nous voulons revivifier notre pacte social. Notre génération doit être fière de sa diversité et consciente de ses responsabilités. Surtout, il importe de comprendre que les premières générations d’immigrés dans notre pays ont eu un rôle pionnier qu’il convient désormais de dépasser. Evidemment, chaque enfant d’origine étrangère sait la difficulté à devenir un Français « comme les autres » : patronyme involontairement écorché dans les administrations, regards suspicieux à l’entrée de certains commerces, refus injustifié d’un emploi, d’un logement, d’une entrée en discothèque. L’amalgame, la généralisation, sont le lot quotidien des Français visibles : pour exemple personnel cette erreur amusante et néanmoins révélatrice d’une condisciple qui, ignorant que j’étais normalien et accessoirement originaire du Béarn, me demanda lors de mon premier jour à Sciences-po de quelle ZEP de banlieue parisienne j’étais issu. Sans gravité (les élèves recrutés en ZEP sont aussi méritants que leurs condisciples de l’Institut d’Etudes Politiques), cet épisode illustre toutefois la confusion typiquement entretenue dans notre pays entre origine sociale, ethnique et géographique des citoyens.

C’est pourquoi il nous incombe aujourd’hui de porter des aspirations inimaginables pour nos ainés. Ils avaient pour ambition de nous voir grandir en France, il nous incombe de prendre toute notre place dans la société française et de choisir notre destin. Nous pouvons être la fierté de nos parents et de notre pays en devenant médecins, journalistes, députés, professeurs, avocats, hauts fonctionnaires ou entrepreneurs si nous le souhaitons. Dans cette voie difficile, nous avons moins besoin de CV anonymes que de notre propre détermination, de l’égalité des droits et de la fraternité de nos concitoyens. C’est ainsi que, sans céder à la désespérance improductive, sans se laisser détourner de son chemin par le pessimisme démobilisateur, la France réelle, courageuse et métissée, doit construire son avenir.
   
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